Stéphane Peu « Le marché va faire la loi républicaine »

Mis à part quelques avancées sur des points techniques, loi-duflot
la loi Duflot ne remet pas en cause la logique libérale, selon Stéphane Peu,
en charge des questions de logement au PCF.

Les députés Front de gauche se sont abstenus, hier, lors du vote solennel de la loi Alur de Cécile Duflot en première lecture à l’Assemblée nationale. Explication de Stéphane Peu, président de Plaine Commune Habitat et responsable de la question du logement au PCF.

Que reprochez-vous au texte ?

Stéphane Peu. Cette loi n’est pas à la hauteur. Elle accumule des dispositions techniques, dont certaines, attendues, vont dans le bon sens. Je pense à la régulation des copropriétés, des abus des syndics ou des métiers de l’immobilier. Je pense aussi à la lutte contre l’habitat insalubre avec la reprise de notre idée de permis de louer, même si la question des moyens de la justice contre les marchands de sommeil n’a pas été abordée. Toutefois, ces quelques avancées ne répondent pas à l’urgence actuelle, ni aux causes de la crise du logement.

Pour quelles raisons ?

Stéphane Peu. Cette loi n’agira pas, d’abord, contre la rareté des logements. La discussion du projet de loi Alur ne doit pas faire oublier le décret, adopté le 29 juillet, qui oblige la Caisse des dépôts et consignations à reverser 30 milliards d’euros aux banques. Ces excédants d’épargne populaire, dus à l’augmentation du plafond du livret A, auraient pu accélérer la construction de logements. C’est l’équivalent de soixante années d’aides à la pierre dont on se prive, alors que la production de logements sera, fin 2013, la plus faible enregistrée depuis près de cinquante ans. Deuxième problème, cette loi ne va pas agir sur le coût des logements. Malgré les intentions affichées, elle ne remet pas en cause une logique libérale à l’œuvre depuis trente ans. L’encadrement des loyers, calculé à partir des niveaux médians du marché, va inscrire dans le marbre les niveaux anormalement élevés atteints ces dernières années. La folle loi du marché va devenir la loi de la République. Exception faite des micrologements, ce dispositif bénéficiera aux loyers les plus élevés et aux logements les plus luxueux. C’est même un mécanisme inflationniste, car les bailleurs seront tentés d’augmenter tous les loyers situés sous la médiane. Cette régulation à la hausse ne sera pas de nature à rapprocher le prix du logement d’un niveau supportable pour les habitants. Or, la part du budget des ménages consacrée au logement est passée de 18 % à 26 % en dix ans. Elle a même atteint les 40 % en Île-de-France…

La création d’une garantie universelle des loyers (GUL) n’est-elle pas un progrès ?

Stéphane Peu. Ce dispositif offre une garantie contre des impayés de loyer. Mais ce risque provient justement d’un trop grand écart des loyers avec les revenus des familles. Avec la GUL, on risque au contraire d’encourager les propriétaires à maintenir les loyers élevés. Or, la première raison de la dégradation du pouvoir d’achat, c’est le coût du logement. Pour donner du pouvoir d’achat, et relancer la croissance, il aurait mieux fallu mettre en place un gel des loyers, instaurer un encadrement à la baisse et favoriser un investissement massif dans la construction de logements. Je ne doute pas des intentions de la ministre. Sa volonté de dialogue a été réelle. Mais sur ce sujet-là, comme sur bien d’autres, la volonté de remettre en cause des logiques libérales n’est pas au rendez-vous. On bricole le libéralisme, mais on n’a pas d’ambition politique assez forte pour revenir sur ses effets pervers.

Source : Stéphane Peu « Le marché va faire la loi républicaine » | L’Humanité