France Info – A Saint-Denis, une cité passe la nuit debout pour chasser les dealers

Depuis sept jours, des habitants de la cité Paul-Eluard descendent en bas de leur immeuble pour occuper le bitume, et retrouver la tranquillité dans leur quartier.

Photo FranceTV Info

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Il est 21 heures sur le parking de la cité Paul-Eluard. Comme tous les soirs depuis une semaine, Beata descend une table et des chaises de son appartement. Pour la septième nuit consécutive, les habitants de ce quartier de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) ont décidé de se mobiliser pour lutter contre les nuisances liées au trafic de drogue.

Beata salue poliment les élus de la municipalité communiste venus soutenir la révolte citoyenne, et installe le camping sauvage à la manière du mouvement Nuit debout. « Depuis trois ans, de 15 heures jusqu’à 3 ou 4 heures du matin, on subit le trafic avec un va-et-vient permanent des voitures. Une trentaine de personnes s’amusent, boivent, rient et jettent leurs ordures sous nos fenêtres », raconte la quadragnéaire, une pointe de lassitude dans la voix.

« Apéro de résistance »

Ces dernières semaines, les nuisances se sont intensifiées, et trois voitures ont brûlé sur la parking. Avec deux amis de son immeuble, Beata a donc décidé d’organiser la contre-attaque. Après un porte-à-porte et quelques discussions, l’idée de cet « apéro de résistance » est lancée. Une vingtaine d’habitants et quelques élus se réunissent depuis le 14 avril, de 21 heures à 1 heure du matin environ. « Il faut réinvestir le terrain, on commence à prendre confiance en nous, il faut leur montrer qu’ils ne font pas la loi », encourage un habitant.

Ce soir, le parking de la cité semble tranquille. « C’est la première fois, depuis une semaine », s’étonne Beata, qui accueille les habitants qui descendent peu à peu des tours. Café, gâteaux, sodas, chips et vin rouge sont disposés sur une table. De quoi tenir la soirée. Mais l’ambiance reste un peu tendue. Tous ont en mémoire l’agitation de ces derniers jours. « Samedi, une trentaine de jeunes sont venus nous mettre la pression, raconte Beata. Ils se sont garés à côté de nous avec de la musique à fond. Ils se sont mis à boire de la vodka, et ont allumé un barbecue dans notre dos ».

Ils nous menacent en nous demandant de partir si on n’était pas content, car on gêne leur business

Des places de « deal » à prix d’or

Les jeunes qui s’adonnent au trafic n’habitent pas la cité, explique Stéphane Peu, adjoint au maire en charge de l’urbanisme : « Le fait qu’ils ne soient pas d’ici, ça complique le dialogue. Ils ont acheté leur place de deal, et ils n’entendent pas la lâcher. » Un emplacement qui se vend cher, selon l’élu, en raison de la configuration du quartier qui permet de voir arriver la police de loin.

« Le parking leur permet aussi d’organiser leur trafic comme un ‘drive’, les consommateurs n’ont pas besoin de s’arrêter. Samedi, on a compté environ 25 voitures à l’heure », affirme Stéphane Peu.

« Nettoyer la ville »

Pour tenter d’enrayer le bal des voitures, la mairie envisage en lien avec le bailleur social d’installer des plots à l’entrée des parkings. Mais l’idée reste de trouver des solutions de long terme pour permettre au quartier de retrouver un peu de sérenité. « Ce qui serait terrible, c’est que cette mobilisation citoyenne se termine par la victoire des dealers, s’inquiète Stéphane Peu, car les habitants riquent de se lasser ».

Alors qu’une voiture banalisée avec quatre policiers passe devant les habitants, l’adjoint explique qu’il a demandé à la police de soutenir le mouvement en venant régulièrement dans le quartier : « Mais à Saint-Denis, on souffre d’effectifs de police ridicules, on estime avoir un déficit de 200 policiers environ. »

« Il faut toute une chaîne de solutions, de la prévention à la répression, avec une meilleure coordination entre tous les acteurs », abonde Jacqueline Pavilla, adjointe en charge des Solidarités. Si le trafic s’arrête à Paul-Eluard, l’élue redoute de voir le problème se déplacer dans une autre cité de la ville. « L’idéal serait que notre mouvement se propage à d’autres cités pour que l’on puisse nettoyer la ville », souffle Beata.

La présence de quelques élus n’empêche pas certains habitants d’avoir un peu rancœur envers la municipalité. « On signale le problème depuis des années, on a quand même l’impression d’avoir perdu beaucoup de temps, s’agace Francine*, une habitante de 61 ans. Les élus sont avec nous sur ce mouvement, mais ça ne répare pas les erreurs ».

La tentation du vote FN

Francine, qui travaille à la mairie, confie que certains de ses amis du quartier, qui avaient toujours voté communiste, « ont totalement viré de l’autre côté » en raison de ces problèmes, et glissent désormais un bulletin Front national dans l’urne. Francine n’en est pas encore là, mais peut comprendre ses amis. Pour sa part, elle songe à quitter le quartier : « J’ai envie de dormir au calme, ma fille n’arrête pas de me dire ‘sauve-toi maman’. »

Ce soir, tout le monde se réjouit de voir que les dealers se sont éloignés pour la soirée. Une petite victoire, même si Beata craint qu’elle ne soit que provisoire. Au bout de la cité, des motos pétaradent, et indiquent que les trafiquants ne sont pas très loin. Béata, Francine et les autres habitants envisagent de mettre leur mouvement en une pause le temps d’une soirée, juste pour voir si ce calme peut devenir durable. « On est aussi un peu fatigués », confie Francine. En attendant, elle ne cache pas sa joie en téléphonant à une amie : « Tu devrais venir, c’est magnifique une cité quand c’est calme. »